A Bukavu, ces héroïnes qui nourrissent des familles (Honneur-David Safari)

(carte blanche)

Chaque matin, bien avant que la ville de Bukavu ne soit totalement réveillée, #Linda quitte discrètement sa petite maison de Buholo 1er.

Le soleil n’est pas encore fort. Les rues sont encore humides de la fraîcheur de la nuit.

Quelques motos traversent déjà les avenues poussiéreuses pendant que des vendeuses installent timidement leurs marchandises.

#Linda ferme doucement la porte derrière elle pour ne pas réveiller ses enfants trop tôt.

Dans cette petite maison modeste qu’elle paie difficilement, cinq enfants dorment encore serrés les uns contre les autres : trois filles et deux garçons. Le plus petit est aujourd’hui en deuxième primaire. Les plus grands commencent déjà à comprendre les difficultés de leur mère, même si elle essaye chaque jour de leur cacher ses peines.

Avant de partir, Linda jette un dernier regard sur eux.

Ce regard-là ressemble à une promesse silencieuse : celle de revenir le soir avec quelque chose pour qu’ils puissent manger.

Puis elle commence à marcher. Tous les jours, elle quitte Buholo 1er à pied pour rejoindre une avenue du centre-ville de #Bukavu. Plusieurs kilomètres de marche. Plusieurs kilomètres de fatigue avant même de commencer à travailler.

Ou plutôt… avant même d’espérer travailler.

Parce que Linda n’a pas d’emploi fixe. Son quotidien repose sur l’attente. Une attente interminable et incertaine.

Quand elle arrive sur l’avenue, d’autres femmes sont déjà là. Elles sont cinq, parfois six, parfois davantage. Elles s’installent au bord de la route, assises sur des pierres, sur des sacs usés ou directement sur le trottoir.

Elles attendent que quelqu’un vienne les chercher. Une famille qui a besoin de lessive.

Une « mère_boss » qui cherche quelqu’un pour nettoyer la cour.

Un homme qui a acheté un sac de braise trop lourd à transporter.

Une parcelle en construction où il faut évacuer de la terre ou couler une dalle.

Une maison où l’on cherche quelqu’un pour vider les immondices avant le passage du véhicule de ramassage.

Chaque journée peut apporter un petit travail différent.

Ces femmes sont devenues des ouvrières invisibles de la survie urbaine. Des femmes capables de tout faire pour quelques billets froissés.

Quand Linda parle de son travail, elle sourit légèrement, comme pour empêcher la tristesse de prendre toute la place.

« Fois nombre ina letaka makuta na mtu ana ishi », dit-elle calmement. Pour dire : « Je gagne de l’argent selon le nombre de fois qu’on me sollicite. »

Certaines journées lui rapportent 2.000 francs congolais. D’autres 5.000. Parfois, lorsqu’elle a eu plusieurs petits travaux, elle peut rentrer avec 10.000 francs.

Mais il y a aussi les mauvais jours. Les jours où personne ne vient.

Les jours où elle reste assise du matin jusqu’à presque 16 heures sans qu’aucune personne ne lui adresse la parole. Elle regarde alors les voitures passer, les gens marcher, les commerçants négocier… pendant que l’angoisse grandit dans sa poitrine.

Parce qu’à chaque heure qui passe sans travail, une question revient dans sa tête : « Qu’est-ce que mes enfants vont manger ce soir ? »

Quand cela arrive, Linda rentre chez elle à pied, lentement, épuisée moralement plus encore que physiquement.

Elle raconte que certains soirs, elle avance avec peur vers la maison. Peur de croiser le regard de ses enfants. Peur d’entendre qu’ils ont faim. Peur de ne rien avoir à leur donner.

Heureusement, dit-elle, certaines familles sont encore humaines.

Il arrive qu’après une journée de lessive ou de ménage, une famille lui donne les restes du repas : un peu de riz, du #foufou, quelques haricots ou une petite portion de légumes.

Pour beaucoup, ce sont simplement des restes. Pour Linda, c’est parfois le repas qui sauve toute une soirée. Sa vie aurait peut-être été moins difficile si elle n’était pas seule.

Mais il y a trois ans, son mari est parti. Depuis ce jour, tout a changé.

L’homme a quitté Bukavu pour une autre région. Au début, Linda pensait qu’il reviendrait rapidement ou qu’il enverrait au moins un peu d’argent pour les enfants. Mais les semaines sont devenues des mois. Les mois sont devenus des années.

Aujourd’hui, cela fait trois ans qu’elle élève seule leurs cinq enfants.

Le plus douloureux pour elle n’est même pas la séparation. C’est l’abandon.

Parce que son mari a pratiquement coupé tout contact avec elle. Linda raconte qu’elle a tenté de l’appeler à plusieurs reprises. Souvent sans réponse. Et quand il répondait, aucune aide n’arrivait.

Elle apprend désormais les nouvelles de son mari par des connaissances ou des proches. Quelqu’un lui dit parfois qu’il vit bien ailleurs. Qu’il travaille. Qu’il s’est installé.

Pendant ce temps, elle continue seule à lutter contre la faim, les factures et les frais scolaires.

Pourtant, malgré cette vie difficile, Linda refuse de laisser ses enfants abandonner l’école.

C’est peut-être cela qui impressionne le plus chez elle.

Avec ses petits travaux précaires, elle parvient encore à payer tant bien que mal les besoins scolaires de ses enfants. Elle économise pièce après pièce. Elle se prive souvent pour eux.

Ses enfants vont à l’école grâce à la sueur de leur mère.

Grâce à des bassines d’habits lavés à la main.

Grâce à des sacs de braise transportés sur le dos.

Grâce à des cours balayées sous le soleil.

Grâce à des déchets évacués dans des conditions difficiles.

Chaque cahier acheté raconte en réalité un sacrifice invisible.

Mais la vie de Linda reste suspendue au moindre imprévu.

Un jour, elle est rentrée chez elle avec un peu de nourriture. Elle pensait enfin avoir réussi sa journée. Mais en entrant dans la maison, elle a découvert deux de ses enfants gravement malades.

Elle se souvient encore de cette soirée avec émotion.

Les enfants avaient une forte fièvre. Ils étaient très faibles. Elle n’avait plus aucun argent. Pas même une petite somme pour consulter.

« Mes enfants étaient presque morts », raconte-t-elle.

Ce soir-là, le désespoir l’a envahie.

Heureusement, un dispensaire a accepté de prendre en charge les enfants sans exiger immédiatement le paiement des soins. Linda parle de cet acte comme d’un miracle.

Mais même après cela, la souffrance a continué.

Pendant près d’un mois, elle a dû courir derrière l’argent nécessaire pour payer les soins médicaux. Elle travaillait encore davantage. Elle demandait de l’aide. Elle priait.

Finalement, certaines « mère boss » ont cotisé pour l’aider à régler la situation.

Cette solidarité entre femmes reste parfois la seule sécurité sociale des quartiers populaires.

Quand on écoute Linda, on comprend rapidement qu’elle n’est pas seule dans cette situation.

Autour d’elle, plusieurs autres femmes vivent exactement la même histoire.

Certaines ont été abandonnées par leurs maris.

D’autres vivent avec des hommes qui refusent simplement de travailler.

Des hommes qui passent leurs journées à boire pendant que leurs femmes portent seules le poids du foyer.

Une amie de Linda raconte même que ce travail les expose souvent au harcèlement sexuel.

Certaines femmes doivent supporter des paroles humiliantes, des propositions déplacées ou des comportements irrespectueux simplement parce qu’elles cherchent de quoi nourrir leurs enfants.

Et malgré cela, elles continuent.

Elles continuent parce qu’elles n’ont pas le droit de s’effondrer.

Pendant que certains hommes disparaissent après avoir fait des enfants, ces femmes deviennent à la fois mères, pères, nourricières et protectrices.

Elles portent des familles entières sur leurs épaules fatiguées.

La société parle souvent des grandes personnalités, des riches commerçants ou des autorités. Mais dans les quartiers populaires de Bukavu, les véritables piliers des familles sont parfois ces femmes anonymes assises au bord des routes.

Des femmes « ordinaires » qui accomplissent chaque jour des actes #extraordinaires.

Grâce à elles, des enfants continuent d’aller à l’école.

Grâce à elles, des familles mangent encore.

Grâce à elles, certaines maisons gardent encore un peu de lumière et d’espoir malgré la misère.

Linda n’a jamais demandé à devenir une héroïne.

Elle voulait simplement vivre normalement avec son mari et ses enfants.

Mais la vie lui a imposé un combat qu’elle mène désormais seule, chaque matin, au bord d’une avenue de #Bukavu.

Et comme elle, des dizaines d’autres femmes continuent de se battre dans le silence.

Des femmes fatiguées, parfois oubliées, souvent méprisées… mais sans lesquelles beaucoup de familles auraient déjà sombré.

Honneur-David Safari, 07.05.26

Image – source: Radio Okapi

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