
PARIJS – Une enquête conjointe menée par la Plateforme pour la protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF) et The Bureau of Investigative Journalism (TBIJ), et publiée aujourd’hui par The Guardian, Médiapart et Actualité.CD, révèle le pillage à grande échelle du Parc marin des Mangroves en République démocratique du Congo (RDC).
S’appuyant sur des informations fournies par l’ancien directeur du parc, Kim Rebholz, l’enquête révèle la présence d’une plantation de palmiers à huile à l’échelle industrielle à l’intérieur d’une aire protégée, l’existence de ports impliqués dans des opérations illégales d’exportation de grumes et de trafic de pétrole, ainsi que des déversements de pétrole qui ont gravement endommagé l’écosystème déjà fragile du parc. Dès 2017, l’enquête de PPLAAF sur le port de Banana avait mis en garde contre les menaces pesant sur le parc.
« J’ai accepté ce poste dans l’espoir d’apporter un changement significatif. Malgré les difficultés auxquelles j’ai été confronté et les représailles dont ma famille et moi-même avons été victimes, je ne regrette pas d’avoir dénoncé ces faits. Mon histoire révèle une culture de prédation profondément enracinée, jusqu’au plus haut niveau de l’État congolais, » a déclaré le lanceur d’alerte Kim Rebholz à PPLAAF. « J’espère que mon témoignage mettra en lumière ces abus et contribuera à protéger pour les générations futures le Parc marin des Mangroves et l’ensemble des aires dites “protégées” de la RDC, un héritage irremplaçable du peuple congolais et de l’humanité entière, lequel est aujourd’hui, hélas, très fortement menacé ».
Depuis 2024, PPLAAF soutient Kim Rebholz dans ses démarches pour témoigner en toute sécurité des graves irrégularités dont il a été témoin dans le parc, tout en soutenant activement sa quête de justice en RDC.
Un écosystème vital menacé
Lorsque Kim Rebholz, ressortissant franco-suisse, est devenu directeur du Parc marin des Mangroves en mai 2022, il avait déjà étudié les images satellitaires et découvert certaines des menaces qui pesaient sur le parc. Mais, une fois sur place, il a pu observer que les dégâts étaient bien plus graves qu’il ne le pensait.
Les mangroves jouent un rôle crucial dans la lutte contre le changement climatique en capturant et en stockant de grandes quantités de dioxyde de carbone. Le Parc marin des Mangroves en RDC est protégé par un arrêté ministériel et des réglementations strictes, mais comme le révèle la nouvelle enquête, les mangroves sont sacrifiées sur l’autel des intérêts privés.
« Le gouvernement congolais doit faire preuve de détermination pour garantir la protection effective de ce parc, déjà protégé par la législation nationale et les conventions internationales », a déclaré Jimmy Kandé, directeur exécutif de PPLAAF « La protection des parcs, qui jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat, devrait être au cœur de la COP30 ».
Une spoliation prétendument motivée par les intérêts privés de l’ancien président
L’une des premières découvertes alarmantes de l’investigation est l’existence d’une plantation industrielle d’huile de palme appartenant à la société Grands Élevages du Bas-Congo (GEL). L’enquête Congo Hold-Up menée par PPLAAF établissait déjà un lien entre la société GEL et l’ancien président Kabila et sa famille. Située dans une zone protégée, la plantation accélère la disparition progressive d’un habitat vital pour les grands mammifères.
Kim Rebholz a découvert l’existence d’un port illégal exploité par Congo Dihao, un groupe chinois qui a des liens avec la société Maniema Union et le général Amisi, ancien proche collaborateur de Joseph Kabila, inspecteur général des forces armées congolaises, sous sanctions internationales pour la répression violente et les violations des droits humains. Selon un rapport de Global Witness publié en 2023, le port est utilisé pour l’exportation illégale de grumes vers la Chine, ce qui soulève de sérieuses interrogations sur des risques de corruption et illustre l’absence de contrôle réglementaire. Ce port contribue aussi à la destruction des habitats naturels.
Ces découvertes peignent ainsi un tableau sombre : malgré les mesures de protection officielles, le parc subit une pression incessante d’intérêts industriels à grande échelle.
Trafic illicite et déversement de pétrole ravageant le Parc marin des Mangroves
Kim Rebholz a découvert un autre port illégal qui, semble-t-il, sert de plaque tournante pour la contrebande de pétrole provenant d’une raffinerie située sur la côte nord de l’Angola et à destination de Kinshasa. En avril 2023, les barils de carburant qui y étaient négligemment stockés se sont enflammés, provoquant une explosion qui a détruit plus de trois hectares d’habitat de mangrove, selon des médias locaux.
La situation est aggravée par les actions de Perenco, une compagnie pétrolière franco-britannique en procès en France pour des infractions environnementales. L’enquête indique que Perenco s’est livrée à des opérations à haut risque, notamment le déversement illégal de pétrole en mer, qui menace davantage la vie marine et locale, ainsi que l’installation de torchères dangereusement proches des zones résidentielles et des terres agricoles.
En 2017, l’enquête menée par PPLAAF sur les Banana Port Papers avait déjà mis en évidence les menaces pesant sur le parc. Elle avait révélé l’existence de négociations secrètes entre le gouvernement de la RDC et l’opérateur portuaire mondial Dubai Port World (DPW) en vue de construire le plus grand port en eau profonde du pays à l’intérieur du parc. Cet accord, d’une valeur de plusieurs millions de dollars, faisait à l’époque l’objet de nombreuses allégations de corruption, soulevant de sérieuses questions quant à la gouvernance et à la protection de l’environnement. Malgré cela, en août 2024, la société British International Investment (BII) a annoncé qu’elle investirait jusqu’à 35 millions de dollars dans la première phase du nouveau port à conteneurs de la RDC, d’un coût total de 1,2 milliard de dollars, remettant ainsi la protection du parc sous les feux de l’actualité.
Le prix de la vérité
Après avoir passé en revue toutes ces atteintes, Kim Rebholz a décidé d’écrire à ses supérieurs pour dénoncer ces faits et pour solliciter la création d’une commission d’enquête. Malgré sa détermination à améliorer la situation, le lanceur d’alerte et sa famille ont été victimes de représailles terribles.
Sept hommes cagoulés ont fait irruption chez lui au milieu de la nuit, l’ont menacé lui et sa famille avec une arme à feu et ont agressé sa femme. Lorsqu’il a déposé plainte auprès de l’auditorat militaire, ses requêtes ont été accueillies par le silence. Près de deux ans après le dépôt initial de sa plainte, restée sans suite, il a adressé un rappel au début de l’année. D’après son avocat congolais, Maître Venance Kalenga, la plainte aurait mystérieusement disparu des archives du parquet, et une décision d’arrestation visant Kim Rebholz aurait été envisagée. Kim Rebholz et sa famille, qui avaient déjà quitté le pays, ont ainsi échappé à cette menace, mais il a poursuivi ses démarches en écrivant au ministre de l’Environnement de la RDC, en mettant en copie le président Tshisekedi.
Kim Rebholz est un exemple, parmi d’autres, des risques immenses que prennent les lanceurs d’alerte pour dénoncer la corruption, la destruction de l’environnement et les abus de pouvoir. Ils le font souvent au prix de sacrifices personnels considérables.
Il est inacceptable que ceux qui agissent dans l’intérêt public continuent d’être victimes d’intimidation, de représailles et d’injustice. La RDC doit adopter de toute urgence une loi protégeant les lanceurs d’alerte et veiller à ce que Kim Rebholz bénéficie d’un soutien sans faille dans le cadre de ses procédures judiciaires, ainsi que d’une justice équitable et rapide pour les préjudices subis par lui et sa famille.
Source: communiqué de presse PPLAAF, 11.11.25
Image : Kim Rebholz
Source: PPLAAF
A propos de PPLAAF
La Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF) est une organisation non gouvernementale créée en 2017. PPLAAF vise à défendre les lanceurs d’alerte, enquêter sur leurs révélations, mener du plaidoyer et engager des contentieux stratégiques en leur nom lorsque leurs révélations sont en lien avec l’intérêt général des citoyens africains.