Des révélations inédites sur la manière dont un système de réseaux de transactions financières a alimenté l’empire de Dan Gertler (PPLAAF)

PARIS – La sentence arbitrale de 2024 opposant Dan Gertler à deux hommes d’affaires israéliens, obtenue par la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), dont des extraits ont été publiés par Bloomberg le 14 juillet 2025, rappelle une fois de plus les transactions et manœuvres douteuses longtemps associées à M. Gertler pour maintenir son emprise sur le secteur minier au sein de la République démocratique du Congo (RDC). Durant la procédure d’arbitrage, M. Gertler s’autoproclame « roi du Congo » et explique comment il a amassé sa fortune en RDC.

Dan Gertler a été accusé de corruption dans de multiples enquêtes. Il est sanctionné par le département du Trésor des États-Unis depuis 2017 pour des « centaines de millions de dollars » de transactions minières et pétrolières opaques et corrompues en RDC. Ces nouvelles révélations mettent en évidence le transfert de sommes importantes à un proche de l’ancien président, en contrepartie de la « facilitation » de transactions minières. Des faits qui devraient déclencher de vives inquiétudes – non de simples alertes, mais de véritables signaux d’alarme.

Suite à la publication de l’article de Bloomberg, une campagne en ligne coordonnée a émergé sur les réseaux sociaux, visant manifestement à réhabiliter l’image publique de M.Gertler et à compromettre les efforts de lutte contre la corruption en cours en RDC et à l’étranger. Cette campagne tente de présenter la conclusion de l’arbitrage comme une preuve d’exonération d’actes de corruption. Bien que l’arbitre ait déclaré n’avoir trouvé aucune preuve de corruption, il a clairement indiqué que « l’affaire n’avait pas pour but d’établir la légalité de quelque transaction que ce soit ».

« La campagne visant à attaquer la société civile et à porter atteinte à sa crédibilité après la publication n’a rien de surprenant », a déclaré Jimmy Kande, Directeur Afrique de l’Ouest de la PPLAAF. « Cet arbitrage marque la première fois que Dan Gertler reconnaît ouvertement avoir exercé un pouvoir quasi monarchique en RDC, et expose comment des paiements versés à des institutions et dignitaires congolais lui ont permis d’accéder à nos ressources naturelles. »

Sur l’arbitrage

L’arbitrage, une procédure civile dans laquelle une tierce partie neutre – l’arbitre – résout un différend entre deux parties, s’est tenu en Israël et a été rendu en avril 2024. L’affaire est centrée sur un différend de 14 ans entre M. Gertler et deux hommes d’affaires israéliens, les frères Moises et Mendi Gertner, à propos de sommes d’argent que M.Gertler leur devait prétendument dans le cadre de leurs investissements dans ses entreprises commerciales en RDC. Le mandat de l’arbitre était strictement limité à déterminer si Dan Gertler avait lésé les frères Gertner dans leurs co-investissements. Il est essentiel de noter qu’il s’agissait d’une procédure civile et non d’une procédure pénale. À cet égard, elle n’impliquait aucune évaluation de la légalité des paiements effectués par Gertler.

Dans l’arbitrage, M.Gertler décrit ses liens exceptionnellement étroits avec Augustin Katumba Mwanke, le principal conseiller de l’ancien président de la RDC Joseph Kabila, à qui il déclare avoir effectué des « paiements importants» et reconnaît avoir détenu des actions au nom de M. Katumba. M. Gertler affirme que sa relation avec l’ancien haut fonctionnaire était basée sur « la confiance, sur des paiements importants », ajoutant : « Tout ce que j’avais, la moitié était à lui ». L’arbitre déclare que M. Katumba était un intermédiaire « nécessaire » entre M. Gertler et la RDC, tirant parti de « ses relations avec des entités locales au Congo, pour s’assurer que les opportunités d’affaires relatives aux actifs miniers au Congo seraient adressées d’abord et avant tout à M. Gertler ». M. Gertler a également admis avoir effectué d’importants paiements en espèces au gouvernement congolais et à la Banque centrale.

Bien que M. Gertler maintienne que M. Katumba n’était pas un fonctionnaire à l’époque, il convient de noter que des experts ont identifié M. Katumba comme l’un des fonctionnaires payés par M. Gertler et mentionnés comme «fonctionnaire n.2» dans un règlement du Département de la Justice américaine avec Och-Ziff Capital Management Group.

L’arbitre a accepté certaines des demandes des frères et en a rejeté d’autres, statuant que M. Gertler devait aux frères Gertner environ 85 millions d’USD, en plus d’intérêts et de certains actifs, pour des paiements et des actions qu’il leur aurait promis. Selon le journal israélien The Marker, cela représente un total impressionnant de 248 millions de dollars. M. Gertler tente d’annuler la sentence devant les tribunaux.

Attaque et campagne de désinformation

Suite à la publication de l’article de Bloomberg, une campagne en ligne a vu le jour visant à déformer les révélations et à lancer des attaques contre les activistes de la lutte contre la corruption en RDC, notamment la coalition Congo n’est pas à vendre (CNPAV). Les menaces, la désinformation et l’intimidation sont régulières suite aux enquêtes concernant l’empire de Dan Gertler.

En 2020, une enquête commune de PPLAAF et de Global Witness (GW), intitulée « sanctions, mine de rien », a révélé que M. Gertler aurait utilisé un réseau international de blanchiment d’argent pour tenter d’échapper aux sanctions américaines, qu’il aurait continué à faire des affaires en RDC, transféré des millions de dollars à l’étranger et acquis de nouveaux actifs miniers en dépit des restrictions. Cette enquête a été rendue possible grâce aux révélations des lanceurs d’alerte Gradi Koko et Navy Malela, qui ont été condamnés à mort en RDC et vivent en exil depuis cinq ans.

Cette condamnation à mort s’inscrit dans une vague de représailles d’une rare intensité : pressions sur les familles des lanceurs d’alerte, tentatives de chantage, campagnes massives de désinformation, et pas moins de huit procédures bâillons intentées contre PPLAAF par Dan Gertler et d’autres personnes citées dans le rapport. Dan Gertler a également poursuivi le journal israélien Haaretz, deux de ses journalistes, le site spécialisé African Intelligence, ainsi que l’ONG Resource Matters, membre du CNPAV, et son porte-parole Jean-Claude Mputu.

À l’époque, PPLAAF et GW ont fait face à une série d’attaques sur les médias sociaux, y compris des dizaines de vidéos sur des plateformes sociales les accusant faussement d’être des organisations « criminelles » ou des outils de puissances étrangères ou de milliardaires visant à contrôler les mines congolaises. Certains contenus reprennent les menaces proférées par les représentants de M. Gertler. GW a retracé les attaques jusqu’à une société de relations publiques ayant travaillé pour l’ancien président de la RDC, Joseph Kabila, et pour des entreprises publiques congolaises.

En 2022, le journaliste israélien Avi Amit a déposé une plainte auprès de la police contre M. Gertler, affirmant que ce dernier avait engagé des détectives privés qui s’étaient introduits illégalement au sein de son domicile sous de faux prétextes et avaient enregistré secrètement une conversation avec l’une de ses sources. Le journaliste de Haaretz, Gur Megiddo, a déclaré avoir reçu des menaces verbales de la part de M. Gertler dans le but de l’empêcher de publier son article.

En réponse à ces révélations, M. Gertler a nié tout acte répréhensible et ses avocats ont insisté sur le fait qu’« il n’existe absolument aucun fondement pertinent permettant de qualifier les paiements effectués à M. Katumba d’irréguliers ». Cependant, la constance des résultats mis en lumière par les multiples enquêtes sur M.Gertler révèle un schéma qui semble être tout sauf une pratique commune.

A ce titre, PPLAAF se joint à la coalition « Le Congo n’est pas à vendre » pour exiger que :

• Les autorités congolaises redoublent d’efforts pour poursuivre et enquêter sur les paiements effectués au bénéfice de M. Katumba Mwanke et d’autres fonctionnaires congolais.

• Les autorités américaines maintiennent les sanctions jusqu’à ce qu’une réelle redevabilité soit établie pour ces paiements. Cela nécessite une renégociation complète de l’accord Ventora-RDC, qui perpétue l’enrichissement de M.Gertler au lieu de promouvoir la responsabilité.

• Les autorités congolaises annulent la condamnation à mort des lanceurs d’alerte Gradi Koko et Navy Malela.

Cette révélation sans précédent permet au public congolais de découvrir M.Gertler, dans ses propres mots, décrivant un système prédateur dans lequel les ressources naturelles du pays sont distribuées sur la base de schémas douteux. C’est aussi l’occasion d’entrevoir l’état d’esprit des individus qui profitent des richesses de l’Afrique, dont beaucoup restent souvent silencieux et s’expriment par le biais de messages de relations publiques soigneusement élaborés. L’idée que cet arbitrage ouvre la voie à la réhabilitation de M.Gertler est erronée. Au contraire, ces révélations ne font que renforcer l’impératif de maintenir fermement les sanctions.

Source: communiqué de presse, 07.08.25

Image – source : Radio Okapi

La Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF) est une organisation non gouvernementale créée en 2017. PPLAAF vise à défendre les lanceurs d’alerte, ainsi qu’à mener du plaidoyer et engager des contentieux stratégiques en leur nom lorsque leurs révélations traitent de l’intérêt général des citoyens Africains.

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